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CULTIVER

  L'agriculture est devenue une des principales forces soutenant nos vies par les plantes comestibles et vestimentaires qu'elle cultive. Si essentielle, elle peut pourtant en venir à être invisible par son excès de présence dans les paysages, reléguée à un arrière plan, un décor lors de nos promenades et voyages. Qu'est-ce donc que l'agriculture, quels sont les processus qui la constituent?  

 

L'agriculture se comprend au moins de manière double, par les plantes qu'elle cultive et par l'ensemble des techniques qui leur permettent de s'épanouir. Toutes les plantes cultivées ont pour origine des plantes sauvages. Elles se distinguent dans le monde végétal, en ce qu'elles sont issues d'histoires de domestication. Alors que la plupart des plantes s'inscrivent dans la sélection naturelle, les plantes domestiques sont sujettes à une sélection humaine. La sélection naturelle est le nom du mécanisme où les êtres vivants les moins adaptés par rapport à leur environnement disparaissent. Ceux qui survivent sont comme momentanément plus adaptés à leur environnement local, bien que vulnérables à son évolution. Quant à la sélection humaine, elle y soustrait un ensemble d'espèces par le soin qu'elle leur apporte. En ce sens, du point de vue des plantes, l'agriculture est une relation privilégiée de soin et d'affection. De par leurs caractéristiques, certaines plantes ont su suffisamment séduire des humains pour qu'ils s'affairent à les cultiver. Par un long et continu travail de sélection et d'évolution, les espèces domestiques se sont écartées de leurs ancêtres sauvages, au point qu'elles ne peuvent le plus souvent plus vivre et survivre par elles mêmes. Réciproquement, derrière l'abondance des produits transformés au supermarché ou des recettes de cuisine se trouve la dépendance de notre société à un ensemble restreint de plantes et d'animaux sans lesquels nous ne saurions plus vivre. Cette codépendance est constitutive de l'agriculture, résultat d'une multiplicité d'histoires de domestication, heureuses et malheureuses.

Cependant, nous trouvons également une part plus ou moins obscure au sein de l'agriculture. Au delà d'une culture directe de plantes, s'opère une culture indirecte du milieu. En modifiant l'environnement  pour le rendre propice à l'installation de plantes domestiquées, des milieux spécifiques sont générés, cultivés. Ils sont les sous-produits de l'agriculture, des paysages qui ne sont pas tant le but qu'une conséquence de l'effort pour mener à bien la croissance de ces plantes. En désirant la présence et la santé de certaines espèces, la nature se trouve modifiée, affectée, transformée. De nouveaux milieux hybrides, à la fois humains et naturels sont inventés. En les explorant, nous découvrons tout un ensemble d'espèces sauvages indésirées qui y prospèrent. Bien plus qu'une culture de plantes, l'agriculture est aussi une culture plus ou moins involontaire d'écosystèmes.

Au sein de cette section se trouve la tentative de présenter l'articulation spécifique de ces trois dimensions de l'agriculture à Steenvoorde. A la fois les plantes qui y sont cultivées, les techniques et procédés qui les soutiennent, et les milieux qui en émergent.

Semer des graines, constituer un champ

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Une prairie au milieu des champs

L’agriculture est une manière d’être en relation avec l’environnement, une manière de le cultiver. On observe alors des paysages particuliers, comme les champs et les prairies, qui se distinguent d’autres écosystèmes tels la forêt ou les zones humides. Que sont devenus ces paysages aujourd’hui, et comment sont-ils fabriqués ? Quelle est l’histoire des milieux qui nous entourent à Steenvoorde ?

Labourer le sol

Le champ est un écosystème particulier qui se caractérise par le fait que l'on y cultive des plantes domestiques. Afin de réussir à faire pousser ces plantes spécifiques, la préparation du sol s'avère indispensable. C'est pourquoi un champ se distingue d'un autre milieu par le retour annuel d’une préparation du sol. Le labour est une de ces activités réalisées sur le sol. La plupart des fermes que j'ai pu découvrir l'exerce. Il permet d’enfouir les graines adventices, de détruire la végétation installée et de travailler la texture de la terre. Un sol est constitué de matières organiques, minérales, d’organismes, d’eau, mais aussi d’air. Une texture plus fine permet une meilleure pénétration de l’eau et de l’air dans le sol, ainsi qu’un meilleur enracinement des plantes. Tout ce travail a pour objectif de permettre l’installation d’une espèce cultivée dans des conditions optimales avec le minimum de concurrence. A l'image, nous pouvons voir le labour du sol de Frédéric, un maraîcher bio, avant de semer du blé au mois de novembre. 

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Le champ: un écosystème où l'on sème des graines

Après la préparation du sol, il est possible de semer des graines dans des conditions optimisées. Ici, dans un champ de 1ha, le blé est semé avec un semoir après un simple labour. Le semoir est équipé de dents qui affinent davantage la terre labourée, sinon les graines risquent de ne pas pouvoir pousser en tombant dans un creux profond entre des mottes de terre. Mais il faut faire attention de ne pas trop affiner la terre pour éviter les risques d’érosion ou la formation de croûte (problème dit de battance). Derrière la herse à dents se trouve un rouleau qui nivèle le sol. Après ce travail le semoir dépose les graines selon le réglage de l'agriculteur, (ici ce sont 1,5kg de graines de blé anciens déposés tous les 100m2).

Un maraîchage sans labour

A l'image, des planches non labourées sont cultivées. Y poussent toutes sortes de choses : camomille au premier plan, puis des betteraves et des salades.

Le labour ne permet pas de définir l'agriculture, puisqu'il existe aussi des pratiques de non-labour. Dans la ferme le jardin aux grenouilles, Karine et Samuel ont la particularité de faire un labour par traction équine pour les patates et les poireaux. Mais l'essentiel de leurs terres ne sont pas labourées. Elles sont organisées en planches dimensionnées, faisant 30m de long et 75-80cm de large. Ils font attention de ne jamais y marcher pour ne pas tasser la terre, et comptent sur la faune du sol pour l'aérer. Samuel m'indique "qu'on est tout doucement en train de changer le paysage des Flandres". Un de ces changements est la culture de ces planches permanentes plutôt que de grands champs, et de manière invisible, c'est une certaine vie du sol qui y est cultivée plutôt qu'une autre. En prenant un microscope, il est probable que nous trouvions un microcosme insoupçonné différant de celui des champs labourés.

Les graines que l'on sème: l'exemple de l'endive

Les Hauts-de-France cultivent 90% des endives de France. Les endives doivent être semées très proches de la surface. Le champ à l'image sera ensuite traité avec des herbicides puis recouvert d’une bâche. Savoir comment agir sur son sol et comment réussir ses semis s'élabore en fonction du comportement de l'environnement et des plantes cultivées. En tirant des leçons de l’expérience et des conseils, on s’appuie pour agir sur l’anticipation des effets à venir ou des souvenirs des conséquences passées. L’expérience et le conseil permettent de passer de l’observation, au raisonnement, à la décision puis à l’action. On retrouve des règles pratiques communes, mais aussi des adaptations particulières, voire des techniques et des rapports complètement différents selon les agriculteurs. Ici Rémi plante ses endives avec un semoir arrimé à un tracteur, tout comme Frédéric lorsqu'il plante ses variétés anciennes de blé. 

Voici une graine d’endive. La plupart des semences non maraîchères sont enrobées d’une pellicule colorée. Ces pellicules peuvent avoir plusieurs fonctions. Elles servent à mieux distinguer les graines entre elles ou à bien les calibrer par rapport au semoir (par exemple si elles sont trop petites, il y a un risque de semer deux graines en même temps). Elles sont parfois aussi traitées avec des fongicides.

Plantation de plants de poireaux

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D'avril à juin 2021, Rémi et Lydia m'ont autorisé à travailler chez eux afin que je puisse observer au jour le jour leur manière de cultiver. Ils ont une ferme de 40 hectares spécialisée dans la production de poireaux. L'observation de leur culture du poireau aura été l'occasion d'approfondir ce qui est cultivé à Steenvoorde, de sentir le vécu derrière l'apparent anonymat des champs.

Le poireau est planté entre le printemps et l’été à l’aide d’une planteuse au sein de laquelle une équipe travaille toute la journée à planter les jeunes plants . On ne sème donc pas que des graines dans un champ, on installe aussi directement des plantes.

La planteuse est accrochée à l’arrière d’un tracteur conduit sans conducteur, grâce à un serre-volant qui fixe la trajectoire. 

 A l’intérieur de la planteuse, une personne approvisionne en poireaux des plans de travail situés devant les planteurs. Les planteurs sont 5 personnes assises en diagonale, face à un tapis roulant doté d’encoches, dans lesquelles ils déposent le plant. Le tapis avance en continu, il y a une cadence à prendre, un rythme du geste à saisir pour synchroniser la vitesse du tapis avec les mains. La main droite tient une botte de poireaux et individualise du bout des doigts un plant qui peut alors être facilement saisi de la main gauche avant d’être déposé dans les encoches. Le plant est descendu mécaniquement jusqu’à une fente où se déverse un mince filet de fongicide avant d’être planté.

Il y a peu de temps pour l’erreur, chaque encoche manquée est un poireau qui n’est pas planté, récolté et vendu. La cadence doit être prise, elle s’acquiert au fur et à mesure des poireaux plantés. En une seule journée, ce peuvent être cent ou deux cent mille poireaux de plantés.

Les poireaux marocains

Cette plante est issue de la domestication du poireau perpétuel. La culture du poireau comporte deux grandes étapes. Il faut d’abord semer la graine, puis récolter un jeune plant que l’on va replanter plus profondément pour avoir davantage de chair blanche. A Steenvoorde, Rémi et Lydia ne sèment qu'à partir du mois de février. Il faut alors attendre fin mai ou début juin pour avoir des plants suffisamment développés à repiquer. 

Ces caisses vides proviennent du Maroc. Elles contenaient des plants de poireaux qui peuvent être replantés dès le début du mois de mai. En prenant avantage du climat marocain, c’est presqu’un mois de production qui peut être gagné. Lorsqu’on replante le poireau en mai, c’est donc avec du sable rouge sur les mains, sable rouge cosmopolite qui se cache alors dans les terres de Steenvoorde.

Le défi de
l'accoutumance

Déraciner et déplacer une plante n'est pas une mince affaire. Elle doit supporter le stress et s'accoutumer à son nouvel environnement. Voici des plants de poireaux du Maroc nommés Krypton et Bowler repiqués dans les champs de Steenvoorde au mois de mai. A gauche les Kryptons ont une mauvaise mine qui surprend même un commercial venu de Belgique. Mais ils regagneront de la vigueur quelques semaines plus tard. 

Les poireaux semés par Lydia et Rémi

Les graines de poireaux ont été semés en février. Nous sommes à la mi-juin, ils ont suffisamment poussé et sont désormais récoltés progressivement pour être directement replantés.

A l’arrière du tracteur, les poireaux sont réceptionnés et disposés dans des caisses par Lydia. Rémi passera les prendre peu après pour les donner à l'équipe de planteurs. 

Adapter la terre en faveur de ce que l'on cultive

Agir sur le pH du sol

Ce tas de craie va être incorporé au sol. Il constitue un apport alcalin, qui aura un effet sur le pH trop acide d’une terre. Le pH est la mesure des ions d’hydrogène dans un sol. 

 Il influence la croissance des plantes et l’activité des micro-organismes. Ce que l’on peut faire pousser dans un champ, et les rendements qui peuvent être espérés dépendent ainsi en partie de son pH.

Le Fumier

On retrouve dans le sol les mêmes éléments qui composent une plante qui y pousse. Une plante se nourrit des matières du sol, et lorsqu’elle est cueillie c’est comme si l’on exportait hors du sol ces ressources. C’est pourquoi l’on fertilise les champs pour ne pas les appauvrir. Traditionnellement, la fertilisation des cultures était en partie assurée par un apport de matière organique via le fumier du cheptel, dans le cadre de système en polyculture élevage, mais aussi des "gadoues" (excréments humains compostées) provenant des villes. 

A partir du 20e siècle, ont émergé des fertilisants sous forme minérale, ce sont les engrais chimiques. A l’image nous observons la moitié de la production annuelle de fumier qui servira à alimenter les champs de la ferme de 85 hectares de Serge et Séverine. Les 50 vaches ayant produit ce fumier travaillent aussi pour la conservation de la fertilité des champs.

L'élevage est assez pratiqué à Steenvoorde. Ce sont de petits élevages de quelques dizaines de vaches, qui s'ajoutent à des cultures de champs. Pour les nourrir, des prairies composent la mosaïque de milieux des Flandres. Mais les prairies sont elles même conditionnées par le revenu que peuvent tirer les éleveurs du travail avec leur bétail. Vincent par exemple a dû arrêter  d'élever ses vaches allaitantes, car il ne pouvait en tirer un revenu suffisant. Il décrit le respect qu'il a pour les autres éleveurs, car "c'est une passion, on ne gagne rien avec ça". Bien que récalcitrant, il a dû retourner la plupart de ses prairies, et a commencé un autre élevage, avec 25 000 poules reproductrices, estimant par ce changement avoir su tiré son épingle du jeu.

 

A l'image, nous pouvons voir l'étable de Michael et Isabelle. Pour valoriser leur fumier ils ont développé un système de méthanisation. Le fumier constitue 60% des intrants de leur méthanisation, auxquels s'ajoutent des déchets verts d'exploitants ou de déchetterie. Cette matière fermente grâce à des bactéries et permet de produire de l'électricité pour 700 foyers. Le matériau qui subsiste après ce processus est alors composté puis disposé dans les champs. Même avec cette activité s'ajoutant aux 80 hectares qu'ils cultivent, ils souffrent non seulement de tirer à peine un smic de revenu, mais aussi du manque de reconnaissance de ce qu'ils font et de la charge mentale que constituent leurs activités. Alors qu'ils désignent l'autonomie comme un des idéaux de l'agriculture, ils se sentent pris en otage dans leur ferme en raison d'un système économique qui ne rémunère pas justement leur travail et qualifient le bonheur comme étant avoir l'esprit vide, serein et non parasité par des préoccupations.

Prairie temporaire et prairie permanente

Le pâturage met en relation un animal domestiqué avec les plantes d’une prairie dont il peut se nourrir. Une prairie est constituée d'une sélection de plantes cultivées conjointement par les humains et les animaux qui les pâturent. Les plantes qui y poussent doivent pouvoir alimenter les animaux et avoir suffisamment de réserves afin de pouvoir repousser.

 

Une des habiletés du pâturage consiste à maximiser la quantité et la qualité des herbes de la prairie pour augmenter la quantité ou la qualité des produits animaliers. Il s’agit de prendre soin simultanément des herbes et des animaux domestiques. Développer cette habileté consiste en divers gestes et savoirs, comme par exemple trouver le bon moment pour amener les animaux à la pâture.

 

Si l’on amène les animaux trop tôt, les herbes n’ont pas assez poussé, on ne profite pas de la meilleure quantité de nourriture possible et les vaches prennent plus de temps pour brouter en raison de la petite taille de l’herbe. Et du point de vue des herbes, si elles sont broutées trop tôt on risque de les fatiguer à long terme car leurs réserves n’ont pas pu se reconstituer optimalement. 

On distingue les prairies permanentes des prairies temporaires. Ces dernières se distinguent par le fait d'être semées puis d'être laissées en place seulement pour quelques années. On n'emmène pas les vaches à la prairie, mais l'herbe à l'étable après l'avoir fauchée.

 

 Les prairies permanentes ont l’avantage de pouvoir abriter une biodiversité plus riche et de créer de plus grands stocks de matière organique dans les sols. Les prairies temporaires ont un intérêt dans les rotations, dans le choix des espèces semées, pour enrichir le sol en azote et en humus, sans condamner une parcelle à n’être qu’une prairie.

 

Sur l’image nous pouvons voir une prairie temporaire, dont l’herbe  été coupée, qui est maintenant récoltée avant d’être ensilée pour sa conservation. Trois machines fonctionnent pour cette opération, avec au moins trois employés. Ici ce sont des personnes venues de Belgique, employées quelques jours seulement pour cette tâche. 

La biodiversité cultivée par l'agriculture

Déclin et résistance de la biodiversité

A l'image, un champ de colza, un coquelicot et de la camomille poussent. Un couple d'agriculteurs souhaitant rester anonymes me confiait à ce propos : “on est en bagarre avec les coquelicots". Ce faisant, les mauvaises herbes sont perçues comme des adversaires autonomes qui les agacent par leur résistance. Les coquelicots  ne sont pas de simples objets indésirables, ils sont vivants, capables d’affecter par leur entêtement à pousser là où ils ne sont pas désirés. La relation avec eux est compliquée pour ces agriculteurs, décrite comme une bagarre, impliquant de chercher à se faire du mal au travers d’embrouilles et de ripostes tumultueuses. Quels sont les effets de cette lutte du point de vue et de la flore et des agriculteurs? 

 

Du côté des plantes, les botanistes s’intéressant de près à elles, j’ai tenté de prendre contact avec le Conservatoire botanique national d'une commune voisine, Bailleul. N’ayant pas eu de réponse, j’ai dû me contenter de leur rapport d’observation de la flore des Flandres. Ils soulignent que la biodiversité des champs diminue et les adventices s’homogénéisent au profit des espèces nitrophiles. Ces phénomènes seraient dus à une plus grande fertilisation azotée, un travail du sol, l'usage de produits phytosanitaires, et une simplification des milieux en comblant des mares et en coupant des haies pour étendre les surfaces cultivées. Par extension, la disparition d’adventices, d’habitats et de leur flore associée ont des effets qui affectent toutes les chaines alimentaires, toutes les autres espèces auxquelles elles sont liées, générant ainsi également la disparition d’oiseaux, d’insectes, de champignons ou de bactéries.

 

Ces modifications des rapports à l’environnement, si elles affectent négativement la biodiversité, ont aussi engendré des gagnants, des espèces qui tirent parti du milieu qu’est le champ, des engrais à destination des cultures. Involontairement, les espèces adventices nitrophiles et capables de faire face aux retours annuels du travail du sol sont cultivées par les agriculteurs à chaque fois qu’ils travaillent la terre, à chaque fois qu’ils fertilisent les champs. Une forte richesse en ressources nutritives ou une fine texture du sol ne sont donc pas toujours synonymes d’une forte richesse en biodiversité : la diversité des situations, comme un milieu pauvre en nutriments, est aussi un vecteur de la diversité des espèces. 

 

En conséquence de l’apparition de ces nouvelles pratiques au XXe siècle, certaines fonctionnalités diminuent, telles les relations auxiliaires/prédateurs. Cependant cette simplification des champs est fonctionnelle : d'après le Scot (schéma de cohérence territoriale) de 2016 de la région Nord-Pas-de-Calais, chaque année ce sont par exemple 3,2 millions de tonnes de céréales qui sont récoltées à l’échelle de la région sur environs 360 000 hectares. Chaque hectare de blé tendre peut ainsi produire 5,5 tonnes de farine, ou 25 000 baguettes. Prenant part à une économie mondialisée, nous dépendons de l’industrie agroalimentaire pour vivre. Mais cela a un prix, le prix d’une érosion et d’une homogénéisation des espèces et des milieux, et par ricochet une diminution des potentiels évolutifs des écosystèmes

La flore ordinaire, vers une nouvelle distribution de l'attention?

La disparition de la biodiversité ordinaire n’est pas aussi spectaculaire que la disparition des tigres et des requins mais cela reste un événement tout aussi préoccupant. Il ne suffit plus de préserver des écosystèmes ou des espèces jugés exceptionnels. L’érosion des espèces, des génétiques et de la diversité des milieux de vie a lieu sur l’ensemble du territoire, dans les forêts comme dans les campagnes ou les villes. Lors d’un entretien, la biologiste et maître de conférence Nina Hautekeete renvoie par exemple à une étude dans un parc naturel allemand, où 75% des insectes volants ont disparus en trente ans. Or si la disparition d’une espèce n’est pas très grave pour la vie sur Terre, Nina indique qu'il existe un seuil à partir duquel la disparition d’espèces bascule dans la destruction de l’écosystème, des conditions de vie qu’il permettait. Se pose ainsi la question de notre rapport problématique à la biodiversité ordinaire. Cependant sa rapide et récente altération ouvre un monde, celui d'un lien à réinventer et auquel nous pouvons prendre part du fait même de sa proximité. Sa banalité ne signale pas qu’elle aurait une valeur inférieure par essence comparée à des espèces rares et précieuses, mais sa force même en ce qu’elle est accessible et créée de l’habitabilité pour les vivants.

 

L'érosion de la biodiversité, une crise de la culture plutôt qu'une crise agricole?

Au Conservatoire botanique national de Bailleul, des céréales sont cultivées avec leur plantes compagnes, donnant à voir un autre paysage.

Du point de vue des agriculteurs, la question des mauvaises herbes n'est pas simple. D'une part il faut bien désherber. Et d'autre part, il y a le sentiment souvent partagé de ne pas être épaulé dans la diminution des doses par les consommateurs, les industriels ou les coopératives. Acteurs essentiels dans un système agro-alimentaires, ils n'en sont pourtant qu'une partie. Jacques apporte par exemple son aide dans la ferme de son fils une trentaine d'heures par semaine. Il se sent fort écologiste, mais s'agace contre les écologistes qu'il trouve peu réalistes et déconnectés, venant leur donner des leçons sur comment faire leur métier sans même comprendre ce qu'ils font. Jacques pense donc appartenir à une autre écologie qu'une écologie idéologique. Il souhaite par exemple préserver la vie microbienne des sols en ne labourant pas les sols et en apportant du fumier en surface, maintenir une ancienne race flamande de vache même si elle est moins productive, diminuer les pesticides autant que possible. En revanche il trouve l'interdiction du glyphosate écologiquement incohérente, car l'obligeant à labourer et consommer du carburant alors que le produit sera remplacé par un autre moins bien connu. Il trouve aussi incohérent le refus des consommateurs de manger des légumes avec des petites morsures d'insectes, ou des petites tâches. Faisant que par ces habitudes d'achats, les industriels refusent de prendre des risques et insistent parfois de suivre un programme de traitement phytosanitaire complet plutôt que diminué. Jacques semble s'inscrire dans une écologie pragmatique pleine de compromis, où il a à faire avec la nature. Il se sent responsable envers la nature, choisit et utilise des pesticides en respectant les réglementations, en prenant en compte le voisinage, et en optimisant leur efficacité avec des techniques pour prendre soin de la vie du sol. 

 

Ce sentiment de bien faire, d’attitude responsable envers la nature et son travail, et le sentiment d’injustice, d’incompréhension ou de manque de reconnaissance de la part de la société est quelque chose que j’ai pu observer systématiquement auprès des agriculteurs rencontrés utilisant des produits phytosanitaires. Comment dès lors comprendre l’écart entre la perception positive de leur activité et les effets négatifs sur la biodiversité qu’ils engendrent mais qu’ils ne perçoivent pas? 

 

Pour répondre, il faut avant tout éviter d’empêcher la discussion en l’enfermant dans une opposition entre une irresponsabilité aveugle d’agriculteurs et la réalité de leur action, car ce ne serait pas prendre au sérieux leur expérience. S’il l'on peut interroger les effets de cette relation sur la nature, il ne faut pas perdre de vue ce qu’ils vivent et ce qui compte pour eux. Ce dont ils témoignent, c'est de leur inscription dans une politique agricole commune et tout un ensemble industriel, scientifique et économique. Autrement dit, qu’il y a un contexte social qui participe à légitimer et conditionner leurs marges de manoeuvre. Conscient de leur participation au réchauffement climatique du fait de l’emploi d’énergies fossiles, l’utilisation d’engrais de synthèse ou de produits phytosanitaires sont en revanche perçus comme étant inoffensifs sur la faune et la flore tant qu’un usage approprié est appliqué, ce qu’ils ont l’impression de faire. En ce sens l’écart entre leur perception et le déclin de la biodiversité est dû au fait qu’ils agissent du mieux qu’ils peuvent au sein d’un cadre qui autorise et communique sur des produits, des techniques et des bonnes conduites à adopter. Or ce même cadre n’expose visiblement pas la totalité des effets que la tenue de ces pratiques engage. En retour la perception négative de leur travail par des non agriculteurs leur semble incompréhensible et injuste, puisqu’ils respectent les réglementations qui garantissent l’inoffensivité de leurs actions. 

 

Les effets de l'agriculture sur la nature sont donc toujours aussi plus globalement ceux de la société. L'on peut démêler certains effets nocifs de pratiques agricoles, mais l'on ne peut isoler la responsabilité des agriculteurs du système social et économique qui rend ces pratiques possibles. Ce que Jacques rend audible, c'est le partage de cette responsabilité que nous avons face au déclin de la biodiversité qu'il serait trop facile de rejeter sur eux. En effet, lorsque les agriculteurs utilisent par exemple des produits phytosanitaires, leur action implique bien plus que le souci de désherber ou protéger leurs plantes. Dans la mesure où ces produits sont autorisés sur le marché par un ensemble d’organismes de réglementation, d’entreprises fabricant et évaluant des pesticides, de mesures politiques, et que les récoltes qui sont issues des champs sont consommées influençant leur demande sur le marché, on peut penser que la société ne se contente pas d’autoriser un rapport intoxiquant pour la vie des champs, elle en est aussi responsable. Et réciproquement, si le sentiment de manque de reconnaissance et de mécontentement des agriculteurs est lié à la condamnation de leurs pratiques et de l’incompréhension de cette accusation par mésinformation sur les effets de ces pratiques sur la nature, alors la société participe là encore à la responsabilité de ce sentiment. La crise écologique se manifeste alors ici comme érosion de la biodiversité dans les campagnes, et comme sentiment d’injustice. Le double danger qui apparaît depuis une lecture collective de la responsabilité des agriculteurs dans la disparition de la biodiversité, est d’une part d’en faire les boucs émissaires et de les abandonner à leur problèmes, et d’autre part d’exonérer la société de sa part de responsabilité.

La question de la responsabilité environnementale est dès lors à penser non pas seulement individuellement, mais de manière partagée, collective. Si le milieu cultivé par des pratiques agricoles, pauvre en biodiversité et riche en espèces nitrophiles, inquiète ou attriste, il y aura de bien meilleures ressources pour y faire face non pas dans une approche moralisante et culpabilisatrice mais dans l’expérimentation d’une solidarité renouvelée. Un premier pas pour tenter de s’entraider plutôt qu’en rompant les liens serait de prendre en charge les difficultés des agriculteurs et la diminution de la biodiversité comme deux effets d’un même phénomène. Les agriculteurs me présentent souvent leur profession comme l’activité de nourrir les humains. Pour ce faire ils font tout pour bien traiter les plantes qu’ils cultivent. Il devrait donc y avoir une relation positive, dans laquelle ils recevraient de l’estime sociale pour leurs actions. Or c’est le contraire qui se produit, car ils traitent involontairement mal une partie de la nature et se font en retour mal traiter par la société. Conséquemment, il est possible de penser que la relation de notre culture à la nature est malade, puisqu’elle agit comme si les ressources et les espèces de la planète étaient illimitées et réciproquement comme si nous avions des ressources émotionnelles infinies. Cependant, dans cette aspiration, c'est à la fois les agriculteurs et une partie de la biodiversité qui terminent par ne pas être bien traités. 

Une rencontre entre ornithologues et agriculteurs

Christian est un administrateur du Groupe Ornithologique et Naturaliste des Hauts-de-France. Regroupant des amateurs et des spécialistes, cette association observe et étudie les espèces et les populations d’oiseaux, comme le faucon pèlerin qui niche sur le clocher de Steenvoorde. Elle cartographie le déclin très marqué des oiseaux dans le milieu agricole, avec une baisse de 50 à 70% des effectifs en 20 ans.

Christian se souvient des sons des alouettes, ou du moineau friquet qu’on entendait partout, une quinzaine sur 150 mètres. Il regrette de ne presque plus en entendre aujourd’hui, c’est pour lui un "bonheur d’entendre des oiseaux chanter". S’il insiste que ce sont surtout les oiseaux des milieux agricoles qui sont en déclin prononcé, l’agriculture n’est pas la seule cause. Un ensemble de phénomènes font la disparition invisible des oiseaux, comme la construction des routes, de lotissements, la destruction de mares, de haies, d’arbres, la chasse, l’emploi d’insecticide, ou l’agrandissement du désert de Sahel rendant les migrations plus difficiles. 

 

Le GON tente d’alerter sur ce déclin massif de l’avifaune, mais organise également des actions avec des agriculteurs, comme le repérage et la protection des nids de busards dans les champs. Les busards sont parvenus à réunir agriculteurs et ornithologues autour de leur protection. D'autres collaborations sont elles-possibles?

Serge et Séverine ont repris et agrandi à 85 hectares une ferme familiale. Ils élèvent une cinquantaine de vaches, dont la viande est achetée par une coopérative "au prix du kilo mort", entre 3,5€ et 4,5€. Ils ont aussi des poules et font pousser surtout des céréales, du lin, des pois, des patates, des betteraves sucrières et des prairies permanentes. Cependant, la protection des Choucas, sorte de grands corbeaux, permet leur prolifération. Or ils attaquent leur maïs pour se nourrir des graines, et viennent percer les enrubannages  après les fauches, "rien que pour jouer". Les choucas sont devenus une véritable nuisance. Mais ce n'est pas seulement parce que leur chasse est interdite, c'est aussi parce que leur prédateurs ne sont plus assez nombreux. Penser avec eux et agir pour faire revenir les éperviers et les vautours serait ici encore un nouveau moyen de créer du lien.

Néanmoins, si des coopérations par le bas sont possibles, d'autres sont plus difficiles à mener. Serge me partage "on dit qu'on gagne pas le jackpot", et qu'ils se sentent "exploité" par le système qui fixe les prix de leur produits en "mettant un couteau sous la gorge en échange de compensation PAC". Ils s'en sortent en considérant leur ferme comme un système agronomique, notamment en utilisant le fumier pour enrichir le sol en diminuant les engrais de synthèse. S'ils pouvaient gagner davantage en travaillant avec leur vaches, ils disent qu'ils mettraient plus de prairies, plus de mares et de haies. 

L'eau vue par les champs

Le discret mais important rôle des "becques"

Les bords de champs de Steenvoorde sont délimités par des fossés de drainage nommés becques. Ce sont des bordures qui délimitent les parcelles agricoles, des circuits par lesquels l’eau des plaines est guidée jusque dans la mer, un habitat pour diverses espèces mais aussi des corridors écologiques qu’empruntent les espèces. 

En effet, les graines de végétaux se déplacent grâce à l’eau, les insectes peuvent les remonter, et quelques mammifères peuvent s’y faufiler. Les becques, entre connecteurs, habitats et frontières, sont caractéristiques des plaines de Flandre, conquises sur les marais grâce à un crucial système de drainage dont elles font partie.

Les mares de Flandres

Les mares, auparavant nombreuses dans le paysage, ont diminué en même temps que les prairies, les zones humides et les tourbières. Elles stockent des excédents d'eau et servent d'habitat et d'abreuvoir pour un grand nombre d'espèces. 

 

L'été l'on peut entendre croasser les nombreux batraciens qui y habitent. Dans une certaine mesure, leur sort est lié à celui des vaches.

Des problèmes d'inondation

Samuel et Karine ont voulu agrandir les surfaces de maraîchage qu'ils pouvaient cultiver en s'installant sur une ancienne prairie. Malheureusement, elle est en partie inondable. En raison des sols et de la topographie, les plaines de Flandre ont globalement une trop grande abondance en eau. A Steenvoorde, ce sont plusieurs maisons qui sont situées en zone inondable. Elles font l'objet d'un projet controversé de zone d'extension des crues dans la commune voisine de Terdeghem, sacrifiant des berges et les parcelles d'une chèvrerie bio. Un collectif s'est constitué en réponse, Terdeghem Notre Bien Commun. Il souligne la démesure du projet par rapport aux enjeux, une dizaine de maison inondable contre des milliers de m3 de terres agricoles déplacées et des centaines de m3 de béton coulées. Et s'inquiète du destin de plusieurs espèces protégées susceptibles d'être affectées. La réhabilitation de zones naturelle d'expansion des crues est une des pistes proposées en échange.

Selon les rapports du Cercle (Collectif d'Expertise Régionale pour le Climat et son Evolution), sorte de GIEC du Nord-Pas-de-Calais, le réchauffement climatique devrait augmenter les pluies d'hiver, les inondations et l'érosion des sols agricoles dans les plaines de Flandre. La gestion des excès d'eau sera probablement un problème qui continuera de se poser à l'avenir à Steenvoorde et ailleurs en Flandre intérieure. Ce que nous montre cette controverse, c'est à la fois la marge de manoeuvre disponible pour adapter le territoire par rapport à des objectifs, mais aussi la captivité face aux contraintes naturelle dont on ne saurait s'extraire.

Si la ressource en eau sur le territoire est trop abondante, devant être évacuée quotidiennement par des drains vers les becques, elle devient aussi moins disponibles pendant les étés.  Personne n'irrigue ces champs, à l'exception des serres des maraîchers. De nombreux agriculteurs sont donc soucieux des modifications du climat, dépendants crucialement des pluies. 

L'hydrogéologue Florence Habets me partage les difficultés qu'elle a rencontrées pour étudier la pollution des eaux liée aux activités agricoles. La directive cadre sur l'eau, politique européenne visant à garantir un bon état des eaux, demandait par exemple de chercher les molécules de pesticides, mais pas les molécules issues de leur dégradation. Elle ne sentait donc pas avoir les moyens pour mesurer avec fiabilité les polluants. Et lorsqu'une liste de molécules issues de la dégradation des molécules de pesticides ayant des impacts potentiels sur la santé fut finalement proposée en 2021, il n'y en avait que 20 sur un catalogue de 340. Sur le plan institutionnel, les moyens pour mesurer la pollution aquatique ne sont pas donnés.

Pourtant, les risques de pollution sont avérés. Florence a mené une expérimentation avec des collègues à l'échelle d'un bassin versant auprès d'agriculteurs. En leur demandant de ne pas changer leurs pratiques, ils ont étudié les résidus dans l'eau pour constater plusieurs contaminations. En partageant ces résultats avec les agriculteurs, ils ont été surpris de leur vive réaction. Ces derniers réalisaient en effet que cela ne pouvait que venir de leur parcelle, alors même qu'ils avaient respecté le règlement, qu'ils avaient fait tout ce qu'on leur avait demandé de faire (déclaration d'application, dose, type de produit etc.). Leur surprise était donc de voir que le respect de la réglementation des pratiques agricoles ne permettait pas d'éviter des effets nocifs sur l'environnement. Pensant bien faire en faisant confiance aux consignes, ils polluaient involontairement l'eau. Ainsi pour Florence Habets il y a un double défaut dans la réglementation des  biocides et de leur traçabilité,  qui prescrit un bon usage qui n'en a que l'apparence.

Dans un article Ludovic Lesven, chercheur en chimie de l'environnement, analyse les comportements des contaminants et la qualité des eaux de surface et souterraines dans le Nord-Pas- de- Calais. L’eau de la région est une des plus polluées de l’Europe, en raison de son histoire industrielle et des activités agricoles, et génère des coûts de traitement des eaux qui se  répercutent sur les usagers. Or même si de nouveaux polluants étaient interdits, nous retrouverions pendant de nombreuses années ces pesticides dans l’eau car ils mettent parfois de nombreuses années avant d’atteindre les nappes phréatiques. La pollution des eaux signale la difficulté de développer une philosophie de l’action qui soit celle du plein contrôle. Les rebuts des substances chimiques, des engrais de synthèses ou des métaux issus des industries nous échappent. En s’intéressant aux déchets de nos activités, nous apprenons que la matière est  résiduelle, elle ne disparaît pas, elle est indisciplinée. Si le réchauffement climatique augmentera les températures atmosphériques, il augmentera également les températures de l’eau. Selon Ludovic Lesven, cela rendra les polluants davantage « biodisponibles », c’est-à-dire plus facilement assimilables par les végétaux et les animaux, risquant alors de menacer certaines espèces.

Perspectives des Flandres

Thomas Wooding

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